Lire le Coran et bâiller : est-ce l’œuvre du diable ?

Lire le Coran et bailler

Les bâillements qui s’enchaînent dès les premiers versets, parfois jusqu’aux larmes, alors qu’aucune fatigue ne se faisait sentir une minute plus tôt, touchent énormément de musulmans et nourrissent de vraies inquiétudes. Certains y voient un signe de faiblesse de leur foi, d’autres redoutent un mal occulte, et les forums regorgent de témoignages qui partent dans tous les sens.

Les textes prophétiques parlent bel et bien du bâillement et de son lien avec Satan, mais ils disent des choses précises, souvent plus rassurantes que ce qui circule. Cet article rassemble les hadiths authentiques sur le sujet, l’explication qu’en donnent les savants de la Sunna et la conduite à adopter, en toute sérénité, quand cela vous arrive.

Lire le Coran et bailler est l’œuvre de Satan d’après les hadiths

Trois hadiths principaux encadrent la question, et leurs textes méritent d’être cités tels quels tant ils sont courts et clairs. D’après Abu Hurayra, qu’Allah l’agrée, le Prophète صلى الله عليه وسلم a dit

التَّثَاؤُبُ مِنَ الشَّيْطَانِ، فَإِذَا تَثَاءَبَ أَحَدُكُمْ فَلْيَرُدَّهُ مَا اسْتَطَاعَ، فَإِنَّ أَحَدَكُمْ إِذَا قَالَ هَا ضَحِكَ مِنْهُ الشَّيْطَانُ

« Le bâillement provient de Satan. Lorsque l’un de vous bâille, qu’il le réprime autant qu’il le peut, car lorsque l’un de vous dit “hâ”, Satan rit de lui. » (Rapporté par al-Bukhari, et par Muslim dans un sens proche)

Une version rapportée par at-Tirmidhi, jugée authentique, ajoute la mention de l’éternuement et le geste de la main.

الْعُطَاسُ مِنَ اللَّهِ وَالتَّثَاؤُبُ مِنَ الشَّيْطَانِ، فَإِذَا تَثَاءَبَ أَحَدُكُمْ فَلْيَضَعْ يَدَهُ عَلَى فِيهِ، وَإِنَّ اللَّهَ يُحِبُّ الْعُطَاسَ وَيَكْرَهُ التَّثَاؤُبَ

« L’éternuement provient d’Allah et le bâillement provient de Satan. Lorsque l’un de vous bâille, qu’il pose sa main sur sa bouche. Certes, Allah aime l’éternuement et déteste le bâillement. » (Rapporté par at-Tirmidhi)

Muslim rapporte enfin, d’après Abu Sa’id al-Khudri, qu’Allah l’agrée, la raison du geste de la main.

إِذَا تَثَاءَبَ أَحَدُكُمْ فَلْيُمْسِكْ بِيَدِهِ عَلَى فِيهِ، فَإِنَّ الشَّيْطَانَ يَدْخُلُ

« Lorsque l’un de vous bâille, qu’il tienne sa main sur sa bouche, car Satan entre. » (Rapporté par Muslim)

Ces textes concernent le bâillement en général, dans la prière, pendant la lecture du Coran comme dans la vie courante.

Le bâillement apparait souvent lorsque vous utiliser un écran pour apprendre le Coran, l’arabe et l’Islam en ligne. Dans ce cas, le fait de bailler peut être attribué à l’exposition à la lumière de l’écran.

Bâiller en lisant le Coran, faut-il s’inquiéter ?

Beaucoup se demandent si le fait de bâiller davantage devant le mushaf (l’exemplaire du Coran) qu’ailleurs révèle un problème spirituel, une possession ou un mauvais œil. Les textes ne soutiennent pas cette lecture. Aucun hadith authentique ne fait du bâillement pendant la lecture un symptôme de mal occulte, et les savants qui ont répondu à cette question y voient d’abord la ruse ordinaire de Satan, celle qu’il exerce contre tout croyant au moment où celui-ci se tourne vers Allah. Le phénomène touche d’ailleurs aussi la prière, l’écoute d’un cours religieux ou le dhikr (le rappel d’Allah), exactement les moments où le diable a le plus à perdre.

On peut même retourner l’inquiétude, car si Satan redouble d’efforts pour vous alourdir précisément quand vous ouvrez le Livre d’Allah, c’est que votre lecture le dérange. Les savants rappellent que le diable prend le dessus sur l’homme insouciant du rappel d’Allah, et qu’il s’acharne au contraire sur celui qui adore. Un bâillement réprimé puis une lecture poursuivie constituent donc une petite victoire, pas une défaite. Le fait de s’angoisser, interrompre sa lecture ou multiplier les auto-diagnostics occultes revient à offrir à Satan exactement ce qu’il cherchait.

Le bâillement seul, même répété, n’a donc rien d’alarmant. En revanche, une personne qui subit à chaque lecture des maux de tête violents, des pleurs incontrôlés, une oppression ou une aversion durable pour le Coran peut légitimement consulter, d’abord un médecin pour écarter les causes de santé, puis un récitateur sérieux et connu pour sa droiture si les signes persistent. Le tableau ci-dessous reprend les idées reçues les plus courantes sur le sujet.

Idée reçueCe que disent les textesConduite à tenir
Bâiller en lisant le Coran signifie être possédé ou touché par un mal occulteAucun texte n’établit ce lien, le bâillement est attribué à Satan chez tout le monde et en toute situationPoursuivre sa lecture sereinement, sans angoisse ni sur-interprétation
Le bâillement annule la lecture ou ses récompensesRien dans le Coran ni la Sunna n’indique une telle annulationReprendre le verset interrompu une fois le bâillement passé
Il faut abandonner la séance de lecture quand on bâille tropLe Prophète صلى الله عليه وسلم a ordonné de réprimer le bâillement, pas de cesser l’adorationSe retenir, mettre la main devant la bouche et continuer
Se protéger exige une invocation spéciale à chaque bâillementAucune invocation spécifique n’est rapportée pour le bâillementRéprimer le bâillement suffit, l’isti’adha avant la lecture reste la protection prescrite

Que faire quand le bâillement survient lors de la lecture du Coran ?

La Sunna prescrit des gestes simples, en lecture comme en prière.

  • Réprimer le bâillement autant que possible. Serrer les lèvres, contracter la mâchoire, le réflexe recule souvent quand on lui résiste dès la première seconde.
  • Placer la main devant la bouche si le bâillement l’emporte, conformément au hadith rapporté par Abu Dawud.
  • Éviter d’émettre le son « hâh », que les hadiths décrivent comme ce qui fait rire Satan.
  • Reprendre le verset interrompu une fois le bâillement passé, pour rendre à la récitation sa justesse, certains savants recommandent même de suspendre la récitation pendant le bâillement plutôt que de déformer les mots du Coran.
  • Ne pas culpabiliser. Celui qui bâille malgré lui ne commet aucun péché, le blâme des textes vise le laisser-aller, pas le réflexe qu’on ne contrôle pas, et la lecture garde toute sa récompense.

Comment bâiller moins pendant sa lecture du Coran

Puisque le bâillement se nourrit de la lourdeur du corps, quelques ajustements concrets réduisent nettement sa fréquence.

  • Choisir le bon moment. La lecture après le fajr ou en début de journée trouve un esprit reposé, celle qui suit un repas copieux ou précède le coucher affronte la somnolence. Ceux qui ne peuvent lire que le soir gagnent à le faire avant le dîner plutôt qu’après.
  • Alléger le repas qui précède. La satiété figure en tête des causes citées par les savants, et l’expérience de chacun le confirme.
  • Dormir suffisamment. Un bâillement chronique signale d’abord une dette de sommeil, y remédier sert la lecture autant que la santé.
  • Lire à voix haute et assis droit. La récitation à voix haute mobilise le souffle et l’attention bien plus que la lecture des yeux, allongé sur un canapé.
  • Aérer la pièce et faire ses ablutions avant de lire. L’air renouvelé chasse la torpeur, et le wudu prépare le corps et le cœur à la rencontre du Livre, certains y ajoutent le siwak qui réveille et suit la Sunna.
  • Commencer par l’isti’adha. Demander la protection d’Allah contre Satan avant de réciter répond à un ordre coranique explicite de la sourate an-Nahl, et vise exactement le genre de ruses dont il est question ici.

Ce que vous devez retenir

Oui, la Sunna rattache le bâillement à Satan, et le moment de la lecture du Coran est celui où il a le plus intérêt à vous alourdir. Pour autant, bâiller devant le mushaf ne fait de vous ni un mauvais musulman ni une personne touchée par un mal occulte, et rien n’est annulé de votre lecture ni de sa récompense. La réponse prophétique consiste à réprimer le bâillement, à couvrir sa bouche et à poursuivre sa récitation, et la sagesse pratique y ajoute un corps reposé et un estomac léger.

Beaucoup de lecteurs constatent d’ailleurs que les bâillements s’espacent à mesure que la lecture devient une habitude quotidienne, comme si le corps et le cœur finissaient par s’accorder sur ce rendez-vous.

Chaque bâillement surmonté sans lâcher le mushaf contrarie précisément celui qui l’avait soufflé, et c’est sans doute la plus belle manière de lui répondre.

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